Portrait

Zumthor, le puriste à l’architecture tranchée

Chaque mois, immobilier.ch vous propose le portrait d’architectes qui font rayonner la Suisse à l’étranger. Retour sur le parcours de Peter Zumthor, l’artiste qui cultive les paradoxes.

Les Thermes de Vals sont considérés comme le chef d’oeuvre de Peter Zumthor.
Les Thermes de Vals sont considérés comme le chef d’oeuvre de Peter Zumthor. - Copyright (c) Global Image Creation - 7132 Hotel, Vals.
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Intransigeant et solitaire, voire parfois ermite, mais volontiers mondain ou globe-trotteur pour certains projets, on lui prête une réputation d’architecte atypique, à la limite de la marginalité, strict au possible mais à l’influence qui dépasse pourtant nos frontières… Une chose est sûre: Peter Zumthor fascine autant qu’il agace. Cultivant les paradoxes depuis toujours, ce personnage discret, pour qui la qualité l’emporte sur la quantité, se veut un artiste éclectique qui détonne dans le paysage architectural suisse et international. Respecté parmi les architectes les plus reconnus, Peter Zumthor n’a désormais plus rien à prouver au vu de sa carrière. Voici le portrait de celui dont on connaît si bien le nom et pourtant si peu de son parcours.

De l'intime au monumental

Un parcours semé d’embûches puisqu’avant d’arriver à une telle reconnaissance, la route de Peter Zumthor aura été longue et sinueuse. Aîné d’une fratrie de huit enfants, né en 1943, il est d’abord contraint par son père à effectuer un apprentissage dans l’atelier de menuiserie familial à Oberwill, près de Bâle. Ce qu’il fera avant de fuir la voie paternelle et son destin déjà tracé d’ébéniste pour suivre des cours d’architecture d’intérieur à l’École d’arts appliqués de Bâle. Un revirement qui poussera le jeune homme à prendre son envol jusqu’aux Etats-Unis, et plus exactement au Pratt Institute de New York, où il démarrera un cursus en 1966 dans son nouveau domaine de prédilection.

Ayant pris le contre-pied de son entourage en partant étudier à l’étranger, il est finalement rapidement rattrapé par ses impératifs et rentre en Suisse avant d’avoir achevé sa formation. Il devient alors conservateur du patrimoine auprès des Monuments historiques du canton des Grisons. Véritable autodidacte, Peter Zumthor y perfectionne ses connaissances sur la restauration et les spécificités des matériaux. Tant et si bien qu’il décide de se lancer en tant qu’architecte indépendant en 1979, s’installant au passage dans les montagnes grisonnes, à Haldenstein, un village près de Coire qui se modernise avec sa venue.

Le nouveau County Museum of Art de Los Angeles, prévu pour 2024, est une opération pharaonique de près de 600 millions de francs.diaporama
Le nouveau County Museum of Art de Los Angeles, prévu pour 2024, est une opération pharaonique de près de 600 millions de francs.

De là, avec rigueur comme maître-mot et un sens inouï du détail, qui confinera parfois avec la maniaquerie, Peter Zumthor construit peu à peu sa réputation. Si la majeure partie de son œuvre se base en Suisse, l’Espagne, l’Autriche ou encore la Norvège feront également appel à ses services. Parmi ses projets remarquables, on lui confie par exemple les chantiers de la chapelle Nicolas de Flüe, le musée Kolumba à Cologne, le musée des Beaux-Arts de Bregenz, ou encore le pavillon d’été de la galerie Serpentine à Londres. A la fois tenté par des microprojets comme celui d’une chapelle commandée par un couple de paysans allemands, il ne se prive pas pour autant de travailler sur des monuments culturels d’ambition. À l’image de la refonte majeure du campus du Los Angeles County Museum of Art (LACMA), devisée à près de 600 millions de francs, et dont la dernière touche devrait être appliquée en 2024. L’important pour lui étant avant tout d’accepter des projets qui font du sens. «Je ne suis pas un architecte commercial. Personne ne peut m’acheter pour réaliser ses idées», peut-on lire dans une interview de 2013. Puriste dans l’âme, Peter Zumthor garde ce cap tout au long de sa carrière. Avec seulement quelques dizaines de réalisations à son actif, il ne crée que des bâtiments à la dimension sociale, culturelle ou à l’intégration dans le paysage que nul n’égale.

Je ne suis pas un architecte commercial. Personne ne peut m’acheter pour réaliser ses idées. (Peter Zumthor, en 2013)

Une discrétion qui fait grand bruit

Architecte engagé, il fera néanmoins de la discrétion son credo. Communication au compte-goutte, pas de site Internet, aucuns réseaux sociaux et supervision de chacun des projets portés par son atelier… Peter Zumthor contrôle tout et cela fonctionne. Point culminant de sa carrière, l’ouvrage qui le mettra définitivement sur un piédestal n’est autre que le célèbre duo qu’il forme avec les Thermes de Vals, ouverts en 1996, ayant assis sa renommée mondiale. Nichés dans une vallée ou seuls l’entreprise Valser et une petite station de ski assuraient le rayonnement, voici que ce labyrinthe de bassins fermés par du béton et de la pierre extraite des collines environnantes, suffiront à faire de Vals l’illustration de la réussite architecturale. Malheureusement, ce fameux cube aux parois de quartzite apprécié du grand public suscite l’émoi en 2011 lorsque Peter Zumthor tente de le racheter à la commune à coup de plusieurs millions. En concurrence avec un entrepreneur immobilier, il échoue et marque les esprits négativement.

Les Thermes de Vals sont construits à partir de béton et de pierre extraite des collines environnantes.diaporama
Les Thermes de Vals sont construits à partir de béton et de pierre extraite des collines environnantes.

Des déboires qui suivront l’architecte jusqu’à Berlin où celui-ci, en charge du projet situé sur les ruines des quartiers généraux des SS et de la Gestapo, verra son centre d’exposition, développé pendant dix ans, démoli en cours de chantier, les autorités préférant abandonner l’ouvrage trop onéreux pour organiser un nouveau concours. Un crève-cœur pour Peter Zumthor qui, malgré son caractère discret, subira le revers de son opposition aux compromis. Lui qui avait aussi été critiqué pour son dépassement de budget octroyé par la Confédération lors de l’exposition universelle de Hanovre en 2000. Alors auteur du pavillon suisse, Peter Zumthor avait conçu une bâtisse en poutres de bois pourvue de 36 entrées, une métaphore intelligente d’une Suisse ouverte sur le monde, où son perfectionnisme avait coûté plusieurs millions de trop.

En bien ou en mal, l’architecte ne cesse malgré tout de faire parler de lui et n’aura pas raflé que des critiques. Au contraire, les récompenses durant sa carrière auront été nombreuses. En 1999, il est lauréat du Prix Mies van der Rohe parmi 33 finalistes du concours considéré comme la plus importante récompense européenne en matière d’architecture. En 2009 cette fois-ci, il reçoit, tout comme ses prédécesseurs bâlois Herzog & de Meuron, l’équivalent du prix Nobel de l’architecture, le fameux prix Pritzker et donne ensuite des cours à l’Université d’Harvard. Il enseignera dans de nombreuses écoles telles que l’Académie d’architecture de Mendrisio durant plus de onze ans. En tant que professeur, là aussi il détonnera en encourageant ses élèves à être en phase avec eux-mêmes. Son enseignement ne parlant jamais de forme mais uniquement d’expérience architecturale. «Mes cours ne traitent pas de théorie, les livres le font mieux que moi», clame-t-il alors à qui veut l’entendre.

Pour un apaisement qui bouscule

L’expérience architecturale sera d’ailleurs ce qui fera son succès. Le soin apporté par Peter Zumthor à chaque décision sensorielle, émotionnelle, acoustique, ou dans le choix des matériaux, séduit.

La «chapelle de Frère Nicolas» a été réalisée en Allemagne en 2007.diaporama
La «chapelle de Frère Nicolas» a été réalisée en Allemagne en 2007.

Rien n’est laissé au hasard, il épure les lignes, joue sur les accords et multiplie les maquettes pour arriver à un résultat irréprochable. Créant de l’intimité avec son projet, Peter Zumthor met du temps à faire sortir ses bâtiments de terre. En assumant une certaine lenteur dans la mise en œuvre de ses projets, il livre des œuvres d’art. Une approche plutôt inhabituelle dans le milieu architectural où la plupart du temps les enjeux économiques prennent le dessus selon lui.

«L’architecture est quelque chose de tactile, quelque chose qu’il faut toucher. Les matériaux sont comme les notes pour les compositeurs», aime-t-il répéter. Peter Zumthor apprécie les lieux de réflexion, de spiritualité, qui sont trop peu nombreux à son goût. «Aujourd’hui on construit surtout des endroits où quantité de stimuli nous assaillent. Il en faut aussi, le centre commercial, l’aéroport ou un bar, mais nous avons aussi besoin d’autre chose. Des lieux où l’on n’est pas déconcentré, perturbé par ce qui nous entoure», commentait-il autrefois. À présent à l’aube de ses 80 ans, Peter Zumthor n’a toujours pas reposé le crayon et reste fidèle à ses idées. Celui qui sélectionne ses clients comme ses matériaux avec finesse, sans demi-mesure, et qui fait écho à l’étranger depuis son bourg montagnard, ne semble pas vouloir s’arrêter de sitôt. Ceci afin de bousculer encore quelques fois, mais évidemment avec parcimonie, nos habitudes architecturales.