Bien d'exception - Suisse

Une saga géopolitique

Avant d'accueillir une société de négoce alimentaire, cette maison de maître s'est distinguée en hébergeant la rencontre entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en novembre 1985. Récit.

Le Domaine a été repris en 1986 pour 36 millions de francs
Le Domaine a été repris en 1986 pour 36 millions de francs - Copyright (c) Elisabeth Fransdonk
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Situé à Versoix, le domaine de Fleur d’Eau a appartenu au peintre genevois Louis-Auguste Brun (1758-1815) qui perça à la cour de France auprès de Louis XVI et de Marie-Antoinette qu’il peindra à la chasse, avant de venir s’établir à Versoix en 1790. Il devient maire de Versoix de 1801 à 1807 et propriétaire du domaine qui ne s’appelle pas encore Fleur d’Eau à « Versoix-la-Ville ». Il va y accueillir durant la période dite des Cent-Jours (1815), Lucien et Joseph Bonaparte. En vertu du traité de Paris de 1815, Versoix est rattachée au canton de Genève, comme six autres communes (Pregny, Collex- Bossy, Grand-Saconnex, Meyrin et Vernier) du pays de Gex pour permettre l’entrée du canton de Genève dans la Confédération suisse. Les héritiers du peintre vont se défaire du domaine au profit d’une famille membre de l’aristocratie genevoise : les de Beaumont-Trembley. Robert Bouthillier de Beaumont-Trembley (1791-1882) sera amené à siéger dès 1824 au sein du Conseil représentatif de Genève (depuis 1842, le Grand Conseil). Il s’agit d’une famille très active au sein des milieux d’affaires gravissant autour de la bourse, entre Genève et Paris.

ACHETÉE PAR UN BANQUIER PARISIEN

Statues et fontaines datent pour la plupart des années 1940, soit lorsque le cofondateur de la SGS a racheté le domainediaporama
Statues et fontaines datent pour la plupart des années 1940, soit lorsque le cofondateur de la SGS a racheté le domaine

La propriété passe en 1858 aux mains d’un banquier protestant parisien Théodore Vernes d’Arlandes. Avec son épouse, ils vivent en hiver à Paris et en été dans leur propriété Fleur d’Eau à Versoix-la-Ville. Il va céder une partie de sa propriété qui s’étendait jusqu’au lac à sa belle-sœur, la comtesse Du Vivier de Fay de Solignac, qui y construisit la maison « La Grève ».

Le banquier parisien mandate l’architecte Francis Gindroz pour se faire bâtir la demeure actuelle. Il est alors sans doute influencé par le Château de Pregny édifié en 1858-1859 par cet architecte pour le baron Adolph Carl von Rothschild (branche allemande de la famille). Pour la petite histoire, Francis Gindroz va aussi dessiner la quasi-totalité des immeubles du quadrilatère du Square du Mont-Blanc (excepté les immeubles du quai du Mont- Blanc) entre 1854 et 1858 ou encore la villa du prince Napoléon, la Bergerie, à Prangins. Le banquier Vernes a payé les poteaux du télégraphe lorsque celui-ci fut installé à Versoix en 1865. Edifiée entre 1865 et 1867, la maison de maître actuelle se compose d’une douzaine de chambres/bureaux, cinq salons/salles de conférence pour près de 900 m2, répartis sur trois niveaux, desservis par un ascenseur.

Devenu veuf, Théodore Vernes d’Arlandes épouse, en 1870, Camille du Vivier de Fay Solignac, la fille de sa belle-soeur. Banquier, administrateur du Comptoir d’Escompte de Paris, il fut co-fondateur de la Croix-Rouge française et membre du Consistoire de Paris. Pour aider au rétablissement du culte protestant à Versoix, Théodore Vernes fit don d’une parcelle sur laquelle fut construit le temple. Ce dernier cédera sa propriété de Fleur d’Eau à un des fils d’Emile Schulz, un fabricant de soie ayant fait fortune à Lyon. Au début du XXe siècle, après un demi-siècle en mains françaises, la propriété revient en mains genevoises grâce à un autre banquier, Henri Darier (1850- 1931) qui avait épousé Marie Constantin. Il présida la Chambre de commerce et d’industrie de Genève (1889-1890), fut membre du conseil de la Caisse d’épargne et président de l’Union financière de Genève. Ses descendants vont vendre Fleur d’Eau à Jacques Salmanowitz en 1947, fondateur de la Société Générale de Surveillance. Il joint alors au parc la parcelle qu’il possède déjà au nord et sur laquelle s’élève un garage à bateau. La maison est transformée à cette occasion par Jean Camoletti, qui détruit aussi la dépendance, remplacée par un nouveau bâtiment situé près du portail. Une piscine et un pavillon sont ajoutés au bord du lac. Rappelons que Jean Camoletti est notamment l’auteur de l’hôtel Cornavin ou encore de l’aérogare de Cointrin (1962-1968).

LA RENCONTRE AU SOMMET

L’intérieur de la maison de maître a été rénovée par ses propriétaires actuelsdiaporama
L’intérieur de la maison de maître a été rénovée par ses propriétaires actuels

Le fils de Jacques Salmanowitz, Grégoire, en hérite avant de re- vendre le domaine au promoteur Abraham ben David Ohayon (surnommé « ABDO ») en février 1982. C’est lui qui a notamment réalisé le complexe Blandonnet International Business Center à Vernier où se trouve le siège du TCS. ABDO mettra gracieusement à disposition du Département fédéral des affaires étrangères la maison de maître pour la rencontre historique de novembre 1985 entre le président américain Ronald Reagan et le secrétaire général de l’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev. La maison n’étant pas habitée au moment du sommet, le Musée d’art et d’histoire va mettre à disposition du mobilier. Ce sommet permettra de briser la glace et débouchera sur les bases d’un traité sur les forces nucléaires.

Gravement atteint dans sa santé, ABDO pense qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Il décide de céder son parc immobilier avant de partir sur son voilier. Le Domaine de Fleur d’Eau, lequel représente alors 90’000 m2, est repris en 1986 pour 36 millions de francs par le promoteur Jacky Chevallaz. Ce dernier s’associe aux Valaisans Jean-Jacques Bagnoud et François Rielle (lequels ne resteront pas longtemps dans l’opération), rejoints par Gérald Ventouras, puis par les entrepreneurs Richard Ambrosetti et Emile-Jean Belloni. Leur idée est d’y construire un complexe hôtelier pour le groupe américain Loews. Le conseiller d’Etat Christian Grobet, en charge des Travaux publics, a donné son feu vert à ce projet piloté par Carlo Lavizzari, mais son collègue Jean-Philippe Maître, s’y opposera arguant qu’il risquait d’y avoir trop d’hôtels de luxe à Genève. Bref, au bout d’un an et demi, le groupe doit jeter ses plans à la poubelle et repart en 1988 avec un projet d’environ 90 appartements répartis dans quatre résidences en PPE haut de gamme. Le plan préserve la maison de maître, par contre Christian Grobet exige et obtient que 8200 m2 soit cédé à la collectivité au bas de la propriété, ainsi que la plage à la commune. Criblés de dettes, Jacky Chevallaz et Gérald Ven- touras cèdent leurs parts en 1992 à la SI Résidences Fleur d’Eau (contrôlée par les deux entrepreneurs, Ambrosetti et Belloni). En novembre 1996, à la demande de divers créanciers, dont UBS, 42 lots sont vendus aux enchères à l’hôtel la Réserve. La villa de maître construite en 1865 est rachetée par la société Alimenta, active dans le négoce de biens alimentaires. Depuis lors, elle a été réaménagée en bureaux, mais peut parfaitement retrouver sa vocation résidentielle.

La demeure peut soit servir comme siège d’une société, soit redevenir résidentiellediaporama
La demeure peut soit servir comme siège d’une société, soit redevenir résidentielle

Les façades de la maison de maître sont quant à elle richement ornées : des consoles à rangs de perles, coquilles et chutes de feuilles soutiennent les balcons. Bref, on retrouve le style Second Empire. Signalons que le domaine de 12’000 m2 comprend une dépendance d’environ 300 m2 sur deux niveaux sans compter le sous-sol. Dans le parc, on trouve encore des éléments d’aménagements datant de Théodore Vernes d’Arlandes, puis des années 1940 : bancs, fontaines, statues. Pour une visite, il faut s’adresser à la régie Pilet & Renaud.

TROISIÈME GUERRE MONDIALE ÉVITÉE

Cette première réunion entre Reagan et Gorbatchev a eu lieu à la villa Fleur d’Eau à Versoix, siège de la délégation américaine. La première chose que Reagan a dite à Gorbatchev était que « les Etats-Unis et l’Union soviétique sont les deux plus grands pays de la planète, les super-puissances. Ils sont les seuls à pouvoir déclencher une Troisième Guerre mondiale, mais aussi les seuls deux pays pouvant apporter la paix dans le monde. » Cette rencontre aboutira deux ans plus tard à la signature du traité sur l’élimination des missiles à moyenne portée.