Postmodernisme

Une architecture insolite au coeur de Genève

Dans le quartier des Grottes, non loin de la gare Cornavin, se dresse un complexe d’habitations aux formes courbes et aux couleurs éclatantes, surnommé les «Schtroumpfs». Conçu entre 1982 et 1984, ce lieu insolite, inspiré par Gaudí et Hundertwasser, continue de fasciner habitants et touristes.

Le complexe locatif des «Schtroumpfs» propose un cadre de vie atypique, contrastant avec le reste de Genève.
Le complexe locatif des «Schtroumpfs» propose un cadre de vie atypique, contrastant avec le reste de Genève. - Copyright (c) Pierre Broquet
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«Le pays schtroumpf se trouve loin, très loin d’ici, et bien rares sont les humains qui ont pu y arriver…», assurait Peyo. Et si nous vous disions que l’univers des petites créatures bleues de notre enfance se cache en plein coeur de Genève, derrière la gare Cornavin, dans le quartier animé des Grottes? Situé précisément du 23 au 29 de la rue Louis-Favre, ce complexe d’habitations surprend par son apparence unique. L’ensemble se compose de trois immeubles locatifs regroupant dix allées, ainsi qu’un quatrième bâtiment abritant un centre artisanal. Au total, ce sont 173 appartements et 3 300 m² de surfaces commerciales qui s’y déploient. Dès le premier regard, l’association avec les champignons colorés des Schtroumpfs s’impose: murs aux couleurs éclatantes, escaliers biscornus, colonnes torsadées, balustrades en fer forgé, mosaïques, poteaux en forme de champignons…

Le chantier du premier immeuble des «Schtroumpfs» a duré cinq ans, mobilisant de nombreux ouvriers et artisans.diaporama
Le chantier du premier immeuble des «Schtroumpfs» a duré cinq ans, mobilisant de nombreux ouvriers et artisans.

Une rupture avec la tradition

Comment ces immeubles aux formes asymétriques ont-ils pu voir le jour dans la très austère cité de Calvin, peu réputée pour son extravagance architecturale? Tout commence au début des années 80. Lassés des lignes droites et de l’architecture traditionnelle -c’est-à-dire logique, ordonnée, réglementée, haussmannienne- les architectes genevois Christian Hunziker, Robert Frei et Georges Berthoud décident de créer un lieu unique et dynamique, inspiré par les travaux de l’espagnol Antoni Gaudí, grande figure de l’art nouveau, et de l’autrichien Friedensreich Hundertwasser, architecte pionnier de l’écologie. Le trio est d’avis que le désordre, autrefois néfaste à l’architecture, est devenu le stimulant du bâtir, aussi souhaite-t-il délaisser les codes en vigueur pour se tourner vers des espaces plus vivants, plus organiques, «servant les êtres humains et leurs envies».

Le résultat est un véritable bonheur pour les yeux. On y retrouve tous les motifs typiques du modernisme nonconformiste: formes irrégulières, murs incurvés, reliefs innombrables, moulures… Les cheminements intérieurs sont tout aussi impressionnants, avec des arrondis et des finitions qui laissent place à l’imagination des divers ouvriers ayant participé à la construction. L’îlot des Schtroumpfs s’organise autour d’une vaste zone piétonne agrémentée d’arbres et de divers éléments de mobilier urbain, comme des bancs en bois, des lampadaires et des escaliers. Même le sol surprend par sa diversité, alternant entre goudron, gravier et terre battue.

On remarque également une différence de «génération» entre les différents immeubles. Le premier, situé côté I.-Eberhardt, a été construit sous la direction directe d’Hunziker. Considéré comme le plus emblématique, il propose des appartements plutôt petits et, selon les habitants, un style plus «farfelu» que les bâtiments de la seconde génération. En revanche, les trois autres immeubles offrent des surfaces habitables bien plus spacieuses (plus de 75 m² pour un trois-pièces).

© Pierre Broquetdiaporama
© Pierre Broquet

Bien que l’influence de Gaudí et de Hundertwasser soit incontestable, les «Schtroumpfs» ne sont ni la Hundertwasserhaus de Vienne ni la Casa Milà de Barcelone. Ils forment au contraire un mélange audacieux qui revendique une identité propre. Ce qui frappe, c’est l’harmonie inattendue de l’ensemble. Malgré le chaos apparent, l’implantation en demi-lune, la végétation environnante, et le soin apporté aux détails créent un tout cohérent et exceptionnel. En outre, ce complexe s’intègre parfaitement à la végétation environnante, composée de quelques essences rares. Les couleurs insolites et les formes douces des bâtiments se marient harmonieusement avec la nature, créant un cadre de vie enchanteur.

Quand l'audace s'impose

Si les «Schtroumpfs» n’ont pas fait l’unanimité lors de leur construction -certains habitants des Grottes jugeaient ces immeubles schtroumpfement fantaisistes, voire carrément «ridicules et inadmissibles»-, ils sont aujourd’hui devenus incontournables. Mentionnés dans tous les guides touristiques, ils sont à Genève ce que la Tour Eiffel fut autrefois à Paris: une audace architecturale d’abord décriée, désormais célébrée. Rappelons que la Dame de Fer était à ses débuts qualifiée de «laideur qui déconcerte», et que nombreux étaient les Parisiens à rejeter «l’odieuse colonne de tôle boulonnée». Le temps, il faut croire, se charge d’anoblir ce que l’imagination la plus baroque a su ériger.

Des ornements uniques ont été créés dans chaque logement.diaporama
Des ornements uniques ont été créés dans chaque logement.

En 1984, le Comité International des Critiques d’Architecture a classé les «Schtroumpfs» en deuxième position des bâtiments les plus influents de la décennie. Depuis, ces immeubles surprenants ont même servi de décor pour la télévision. La réalisatrice genevoise Fabienne Abramovich y a en effet tourné son documentaire Liens de Sang, explorant les thèmes de la famille et de l’éducation à travers le quotidien de quatre des soixante familles qui y vivent. Une chose est certaine: ces immeubles atypiques font le bonheur et la fierté de leurs habitants. «C’est bien d’avoir quelque chose d’extraordinaire dans la ville, sinon c’est assez gris», confie un locataire. Et un autre de souligner: «La longue liste d’attente pour vivre aux Schtroumpfs suffit à mesurer leur popularité!»