Chronique chez soi

Nid vide, coeur plein

Votre dernier petit oiseau a quitté le nid. Pour la première fois depuis 25 ans, vous vous retrouvez avec une chambre d’enfant impeccablement rangée mais au fond de vous, il y a quelque chose de... dérangé.

C'est votre rôle de parent de répéter tous les jours qu'il faut ranger. Même s'il est normal qu'ils ne le fassent pas
C'est votre rôle de parent de répéter tous les jours qu'il faut ranger. Même s'il est normal qu'ils ne le fassent pas
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Un matin tôt, vous êtes à l’aéroport avec votre cadet qui enregistre ses deux grosses valises pour aller vivre son aventure d’adulte loin de vous. Très loin. Pour 18 mois. Ou plus. «Peut-être qu’il ne reviendra jamais», dit sa sœur aînée, à la fois triste et réjouie pour lui. Je le sais. Ma petite sœur à moi est partie il y a 30 ans aux États-Unis. Elle n’est jamais rentrée et vit désormais à Hawaii. On ne peut pas faire plus loin (c’est où que j’ai merdé moi d’ailleurs, pourquoi ne suis-je pas à Waikiki Beach juste là maintenant?). Ensuite, ayant ravalé vos larmes et fait bonne figure, vous rentrez chez vous et que faites-vous? Vous mettez de l’ordre dans la chambre de votre ex-bébé, ex-enfant, ex-ado, devenu grand. Et dans votre tête. Difficile de savoir lequel de ces deux rangements est le plus compliqué.

Il y a une quinzaine d’années, j’ai interviewé une brillante psychologue d’enfants parisienne sur l’adolescence, et en particulier sur le désespoir de nombreux parents face au bordel monstre et permanent dans les chambres de leurs enfants. Elle avait prononcé cette phrase qui m’est restée: «C’est le reflet de ce qui se passe en eux. En tant que cliniciens, nous sommes plus inquiets pour les enfants qui rangent trop ou qui sont maniaques. Vous, c’est votre rôle de parent de répéter tous les jours qu’il faut ranger. Même s’il est normal qu’ils ne le fassent pas. Oui, c’est épuisant, mais indispensable ». Version contemporaine du tonneau de Danaïdes en quelque sorte.

Ranger, ranger, ranger

J’ai fait ça pendant longtemps, j’ai rangé moi-même, souvent (je sais, on ne devrait pas mais bon, à un moment on craint qu’il y ait des bêtes). J’ai viré des trucs cassés ou plus d’actualité en scred (je sais, on ne devrait pas non plus et on ne devrait pas non plus dire la bouche en cœur qu’on ne sait pas où ils sont quand l’enfant évidemment, s’en aperçoit). J’ai testé une méthode punitive totalement inefficace consistant à mettre sur leur lit tout ce que je trouvais par terre y compris des vieux yaourts, des trognons de pommes, des baskets sales, des chips écrasées (et c’était moi qui finissait par nettoyer le lit, bien entendu). Ces dernières années, avec de jeunes adultes, j’ai beaucoup fermé la porte, j’ai gémi dans mon coin quand le rangement consistait à tout mettre dans le bac à linge, y compris des trucs propres qui étaient dans le tas. Et j’ai tenté désespérément de faire en sorte que l’hydre soit contenue dans 11m2 et ne se propage trop dans les parties communes.

Et puis voilà, un jour je me retrouve à ranger «pour de bon». Je mets l’affreux Télétubbie rouge qui a servi de doudou, sale, maintes fois recousu et dont on n’a jamais retrouvé l’œil droit, dans un tiroir. Je retrouve les premières baskets du bébé qui plus tard, est devenu un athlète. Des amendes de parking non payées. Des bons cadeaux inutilisés (ça compense). Des BD de Schtroumpfs qui l’apaisaient vers 10 ans quand il n’arrivait pas à dormir, de vieux jeux vidéo sous forme de CD Rom qui ne servent plus à rien, les dossards et les médailles, des dizaines de feuilles remplies de calculs de maths, les fameux trognons de pommes moisis collés au fond de la poubelle et toutes mes tasses à café (ah, elles étaient là).

J’ai défait le lit. Refait le lit. Je me suis assise dessus. C’est extraordinaire de se dire que l’on a réussi à fabriquer un humain qui se débrouille seul et qui sera, si tout va bien, un citoyen éclairé et responsable, intelligent, aimant et aimé. On est heureux, c’est dans l’ordre des choses. Propre en ordre. Et vide. Déjà des gens empathiques me disent: mais t’inquiète, le nid vide sera bientôt rempli par de nouveaux petits poussins! Alors heu... on va dire non pour le moment. Top, pause, temps mort s’il-vous-plaît. Laissez-moi profiter du nid vide, du frigo vide, du bac à lessive vide, laissez-moi inviter des amis dans la nouvelle chambre d’amis, laissez-moi faire la fête du slip dans la mienne. Et laissez-moi apprivoiser ce petit quelque chose tout au fond du fond du fond de nous qui, au milieu de l’appartement rangé est... dérangé. Et qui nous dit que rien ne sera plus jamais comme avant.